« J’ai laissé tomber mes fruits » part d’un geste simple et volontaire : lâcher. Ce qui est laissé tomber n’est ni renié ni perdu, mais confié à la terre. Le texte ne cherche pas l’élévation ni la réponse venue d’en haut ; il s’ancre dans un rapport direct au sol, au temps lent, à la transformation silencieuse. Les prières ne montent pas : elles sont déposées.
Les deux œuvres réunies sur cet album sont issues d’un même point de départ : l’improvisation. Elles ne procèdent pas d’une démarche analytique ou musicologique, mais d’un rapport direct au matériau sonore, tel qu’il s’est présenté au moment de la création.
Dans le cas de Métamorphoses d’une improvisation – Bartók, deux improvisations initiales, réalisées dans un élan nourri par la fréquentation de l’univers de Bartók, ont servi de matrice. Pour Métamorphoses d’une improvisation – Prokofiev, ce sont trois improvisations, motiviquement et thématiquement cohérentes, inspirées par l’énergie et la tension associées à Prokofiev, qui ont constitué le matériau de départ.
Au départ, c’était une chanson composée vers l'année 2015 et que j’avais nommée Nitch Nagen Zecks (consultez la page d'archive), ce qui ne veut rien dire du tout. Le thème est simple, entraînant, presque brut, avec des voix primitives que j'avais chantées à titre expérimental. En revisitant ce matériel, j’ai eu envie d’en faire un triptyque rythmique où chaque pièce explore un niveau différent de mouvement — du corps, de la pulsation collective et de l’esprit. Les trois variations - Body / Tribe / Spirit - forment une sorte de progression : un passage du physique vers le symbolique, du rythme instinctif vers la résonance intérieure.
Les illustrations suivent le même principe que la musique : trois variations autour d’un même thème. Pour Body, les teintes rouge-orangé évoquent la chaleur et l’impulsion du mouvement. Pour Tribe, une texture plus terre, presque fibreuse, renvoie au rythme primordial et aux résonances collectives. Pour Spirit, les formes spiralées plongent vers l’intérieur, là où la musique devient souffle et présence. Chaque image reste volontairement abstraite. Aucun corps, aucun symbole figuratif : seulement l’énergie brute, l’élan et la sensation. Elles servent de passerelle visuelle vers les trois niveaux de la transe.
Untangled from You explore les zones floues entre attachement et émancipation. Portée par un slow rock chargé d’émotion, la pièce plonge dans une relation où l’on s’égare sous le poids des sentiments, avant de retrouver peu à peu son souffle. Le texte oscille entre dépendance, lutte intérieure et clarté retrouvée — sans jamais effacer la trace de l’autre. La chanson explore donc des thèmes de dépendance émotionnelle et de découverte de soi, en utilisant l’eau comme un puissant symbole d’immersion, de changement et de regénérescence.
Dans Never Again, la voix masculine, profonde et solidement ancrée dans le mix, se fond dans les nappes saturées et la rythmique martelée. Loin des contrastes mélancoliques de It Fades Within, sa chanson sœur, cette pièce érige un mur sonore continu, répétitif comme l’obsession d’un regret fugitif mais tenace. Les paroles, simples et tranchantes, expriment la douleur d’un instant manqué — une tache indélébile au fond de la mémoire — et le serment de ne jamais répéter la même erreur. Un morceau de dark pop / électro-pop tendu, à la frontière entre mantra salvateur et confession intime. À écouter avec It Fades Within pour découvrir les deux faces d’un même moment vécu par des voix différentes.
Cette pièce de dark pop entraînante, It Fades Within, raconte l’histoire d’un élan fragile lancé dans le silence, et lance le projet The Loop Inside Your Brain (album à paraître en octobre). Elle ose un geste, un sourire, quelques mots, mais l’instant s’efface aussitôt, laissant place à l’incertitude. Comme le répète le refrain, «Feel the rhythm, feel the pain, it’s a loop inside my brain», la mémoire tourne en boucle, obsédante, entre désir et effacement. Le chant, d’abord retenu, devient plus rauque et émouvant, comme un cri du cœur qui se dissout dans la lumière déclinante. Au-delà du récit d’une rencontre manquée, la chanson explore cet espace fragile entre deux paroles tues, entre deux gestes jamais accomplis — un lieu où la douleur se fait lucide et presque sereine. Il faut écouter la version Never Again pour mieux comprendre les perspectives d’un même événement, vécu par deux individus qui ne se rencontreront jamais.
Une course nocturne à travers les replis du rêve. Chaque fois qu’il croit émerger du sommeil, le rêveur se retrouve piégé dans la même chambre, poursuivi par une silhouette sans visage qui change de forme à chaque tournant. Escaliers infinis, portes qui s’ouvrent sur d’autres portes, miroirs trompeurs : le décor se referme comme un labyrinthe. Ce qu’il fuit, c’est peut-être lui-même. The Night Runs Faster explore la frontière fragile entre peur, mémoire et illusion, dans une spirale où la fuite devient confrontation.
Cette ballade folk-blues, «The Harmonica Man’s Lament», raconte l’histoire d’un joueur d’harmonica solitaire, luttant contre le vent, les souvenirs, l’imperfection et ses propres limites pour trouver sa voix, sculptant des mélodies rugueuses mais sincères au fil d’un crépuscule symbolique. Comme le dit la chanson, «the tune ain’t clean, but it sure feels real» («la mélodie n’est pas pure, mais elle sonne authentique ») : c’est là que réside le cœur de la pièce. Au-delà de la fable, elle reflète la persévérance nécessaire pour apprendre, écouter et apprivoiser la musique, même lorsque l’instrument n’est pas encore maîtrisé. Un hommage au courage fragile de ceux qui osent souffler leur propre mélodie, note après note.
La version sombre de cette même fable plonge dans une atmosphère plus grave. Le narrateur dialogue avec une sœur lucide qui refuse la cuisson collective. Les mêmes mots prennent un sens différent : l’épluchage devient une opération de tri social, la soupe une forme de résignation utile, et le gratin une élévation ironique. Mais à la fin, le refrain martèle une vérité : « personne n’écoute les patates entassées ».
Ici, l’humour se dissout pour laisser place à une dénonciation plus frontale. Le carton, le sac, le silence deviennent autant de symboles de conditionnement, d’effacement, de consentement passif. La musique plus tendue soutient ce virage vers le politique. On ne rit plus : on reconnaît le poids d’un monde où même les patates crient dans le vide.
Dans une mise en scène absurde et bricolée, un tubercule et sa sœur discutent de leur sort à venir : frite, soupe ou entrepôt ? La chanson adopte un ton faussement léger pour évoquer les choix imposés, les désaccords idéologiques (purée ou moisson ?), la survie sous emballage et l’oubli des masses silencieuses. Le monde est une friteuse, et le sac de patates devient un miroir du quotidien standardisé.